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T'Paris Sous-Lieutenant


Nombre de messages: 55 Age: 43 Date d'inscription: 26/05/2010
 | Sujet: Révélation ( Terminé ) Mer 26 Mai 2010, 22:18 | |
| Comment me suis-je trouvé là, avec cette peur verrouillée au ventre et à la gorge, oppressante, inconditionnelle qui brimait mes rythmes cardiaques battant jusque dans mes talons ?
Emporté par le songe fantastique d’un vent d’horreur, sans savoir ni comment ni pourquoi, â minuit, dans les gorges de Silar, qui grimpe péniblement, à force de multiples virages, à travers le désert profond !
Or, j’étais là, sur la route obscure, entre les deux hautes falaises qui ne laissaient passer aucune lueur salvatrice, conduisant, dans son aboutissement, à la ville.
Ma peur, pareille à la peur ancestrale du primitif, suffocante, exorbitée, me fit bientôt deviner des spectres suspects, malfaisants et menaçants, ceux-là même qui, depuis nos origines, traquent le vulcain égaré, la nuit, livré à lui-même et aux ombres hallucinatoires, au sein d’un désert hostile. Car, ce qui n’était de jour, qu’un ancien lit de rivière serpentant dans la roche, était devenu soudain un désert gigantesque et sauvage.
Pour dominer les sentiments qui troublaient fortement mon esprit, je me forçai â penser, â dépasser la réalité et la notion même du présent.
Et l’étrangeté de tout ce qui m’entourait, dans son opacité, me laissa deviner ce qui en modifiait la substance au gré de l’hallucination: la pensée et le rêve dont la folle du logis débridée suggérait de troublantes métamorphoses. Pour orienter mes visions intérieures vers un sujet moins déroutant, je me mis à philosopher sur la vie des roches qui, â minuit, n’ont pas à retourner vers leur logis. Figés dans leur immobilité, ils ne connaissent pas les nécessités auxquelles nous sommes soumis, pas même le besoin de dormir.
Les êtres pensants, quand ils sont éveillés, se déplacent librement, et leur point, de vue, sur la ligne d’horizon, se modifie sans cesse. C’est pourquoi ils changent si facilement d’avis et oublient ce qu’ils représentent dans l’ordre naturel : pas un iota de plus que tout ce qui vit autour de nous.
Les choses, par le minéral, sont perçues telles qu’elles sont, sans que la vision s’en modifie à tout moment. Il voit droit devant, sans à-côtés, d’une manière immuable. Ce qui fait que tout reste simple et ne pose aucun problème.
Les roches n’aspirent jamais â parcourir le monde ni â inventer de nouveaux instruments, de nouvelles machines.
Tout-à-coup, sans que j’aie pu réagir, je me suis senti happé par une force invincible, prodigieuse, et catapulté au pied de la falaise parmi des roches dont les arêtes coupantes lacéraient ma chair.
La faible population de cactus parsemés mais robustes, qu’incommodait ma présence, m’accueillit en me flagellant la face de ses piquants sordides.
Des lueurs bleues, jaunes, rouges couraient en tout sens, sous le sable, sans qu’une odeur de feu ou de fumée s’en dégageât.
La nuit s’éclaira. On eut dit que ces clartés sauvages qui, dans leur cheminement mystérieux, se recoupaient, n’étaient que de gigantesques feux-follets dus peut-être aux vapeurs de souffre que produit les sables. Je ne pus m’arrêter longtemps à ces considérations, car ces lueurs, d’aspect phosphorescent, illuminèrent d’affreuses ténèbres peuplant la jungle de mon subconscient tandis qu’elles me permettaient de distinguer mieux les choses pour, au besoin, les affronter plus efficacement.
Soudain, sorti d’une crevasse dans la falaise, un fantôme anthropomorphe, blanc de lumière agressive, se dressa devant moi, me regarda d’abord stupéfait. Puis, sa première impression passée, il fit retentir, dans le silence, un ricanement sinistre qui se répercuta de falaises en falaise, vers des lointains qui, au lieu de l’étouffer, l’amplifia jusqu’à le rendre insupportable.
Je ne pus m’empêcher d’évoquer, avec nostalgie, ces jours pas si lointain, pendant lesquels, encore très jeune enfant, le désert accueillit bienveillante pour nos promenades familiales.
Après ces réflexions teintées d’amertume, je me demandai si j’étais réellement éveillé. N’étais-je pas la victime d’un cauchemar monstrueux ? Or, quand on rêve, on ne se pose pas cette question. Donc, je ne dormais pas et je n’étais pas le jouet d’un songe.
- « Que me voulez-vous ? » Demandais-je, au fantôme de la falaise « Que vous ai-je fait pour être accueilli avec cette brutalité et cette menace que je lis dans vos yeux ? »
Le fantôme tendit, vers le ciel, un crâne qu’il dissimulait sous son manteau noir de magicien.
- « Vous n’avez pas le droit, » m’écriai-je, « de toucher à ce crâne. » - « Pas le droit ? Qu’a-t-il de plus que moi dans la mort ? »
Je me tus, résigné. Au fait, qu’avais-je encore â dire ? Rien n’était plus vrai que l’implacable certitude de cette étrange réflexion qui ne m’était jamais venue à l’esprit.
Le fantôme rejeta le crâne qui roula et s’éparpilla ensuite dans le sable, volontairement, comme un cafard de feu.
Mais ce n’était là qu’un prélude. L’acte d’accusation allait suivre.
- « Vous êtes coupables, vous et vos semblables, de remettre en cause l’équilibre de la nature. Vous polluez l’air, la terre et les eaux. Vous faites peser, sur nous, une menace lente, insidieuse. Tous vos déchets, vos respirations pestilentiels rendent infecte le désert. Et vous appelez cela la civilisation industrielle moderne ? Il y a plus grave encore. Vous jouez avec des forces inconnues qu’il vous est impossible de contrôler. Vous êtes désormais capables de tout anéantir en quelques fractions de seconde. Depuis des siècles, vous n’avez pu empêcher le péril nucléaire de se développer à un rythme démentiel, tandis que le monde s’installe insouciant dans l’équilibre de la terreur. Un holocauste se prépare. Les pays disposent d’une force de frappe équivalente au soleil, d’une puissance tellement énorme qu’il est impossible â l’imagination de se faire une idée exacte de ce que représentent aujourd’hui. L’horreur est banalisée; elle vous anesthésie ! Les diverses factions ont créé un arsenal capable de détruire vingt ou trente fois la planète. Ils ont même l’outrecuidance de dire qu’ils ne veulent pas s’en servir. Alors pourquoi plonger le monde dans la pauvreté en poursuivant cette escalade ? De compromis en compromis, la spirale ascendante du surarmement se poursuit, légalisée par les superpuissances. Comme conséquence désastreuse, en attendant la grande fin, le suicide collectif, les rapports entre les peuples ont évolué au point qu’ils se querellent à propos de tout, même pour des raisons qui tiennent parfois plus du comique que du tragique. Depuis ta pauvre venue au monde, il y a eu vingt cinq millions de morts dans des conflits locaux. Et la tuerie continue…La course aux armements représente actuellement quatre-vingt-deux pour cent des ressources de la planète ! Alors que c’est la survie de vulcain et de sa population qui devrait être à l’avant-plan de vos préoccupations. »
- « Nous en sommes bien conscients: Mais que pouvons-nous faire, nous, le menu fretin, pour arrêter cette progression dangereuse des armements ? »
- « Défendre l’idéal de paix à tout prix ! Faites agir les masses, créez une nouvelle façon de pensé, une nouvelle philosophie. La politique qui consiste â évaluer les forces respectives de chaque puissance conduit â une surenchère, à une augmentation constante du matériel de mort. Demain, son ampleur sera sans limite. La négociation ne doit plus être l’affaire des diplomates ni des politiciens, mais celle des penseurs qui tiennent l’avenir en leurs mains. Eux seuls seront capables de faire sortir les dictateurs de leur dialogue de sourds pour que la raison l’emporte sur leurs projets démentiels, au-delà de toute idéologie et des conflits d'intérêt. Je le répète, vous êtes tous coupables ! »
- « Que le Vulcain soit coupable, je ne le conteste pas. Mais il y a le Vulcain et les vulcains. Et parmi ceux-ci, la grande masse des innocents, des victimes de nos inventions diaboliques. Voulez-vous que des irresponsables paient pour l’égarement de quelques-uns uns ? »
- « Tous payeront pour quelques-uns uns. Que, pris isolément, vous soyez innocents, c’est certain. Mais ma mission ne va pas jusqu’à vous innocenter. La masse est coupable de ne pas exiger que cessent ces expériences. Je ne puis, vous tenir pour non coupables. Nous les dépositaires de l’âme éternelle de Vulcain, pour nous défendre contre vous, nous sommes tous solidaires. Et notre solidarité est pure. La vôtre l’est-elle jamais ? »
- « Je serais donc, vis-à-vis de vous, responsable de tout ? C’est absurde. »
- « Vous pensez comme le moine condamné à rester dans sa cellule et à contempler, sans réagir, la nature et le tragique de sa condition.
- « Mais s’il y a les savants et les diplomates, il y a aussi les poètes et les artistes. Ils rompent la monotonie de la vie sans apporter de menaces dans leurs bagages. La fantaisie, l’imprévu de leur pensée n’altère jamais l’air ni la limpidité du ruisseau, tandis que les scientifiques sont la grande menace qui pèse sur la vie. Moi, je ne suis qu’un poète, un rêveur. Je déplore comme vous qu’au lieu d’œuvrer pour le bonheur de tous, certains inventent des machines dont les tenants, les partisans de guerre se serviront.. . Je suis peut-être coupable d’avoir utilisé vos pierres pour construire ma maison mais sans plus. »
- « Qu’ont nous taille, pour nous, ce n’est pas mourir. Nous survivons dans les objets que vous façonnez. Et dans vos appartements nous continuons à penser et à vous observer. Quant au reste, nous vous reprochons seulement les continuels essais que vous provoquez inconsidérément ou volontairement. Des régions entières ce retrouve stérile en quelques secondes. Finir dans vos murs, c’est notre destinée contre laquelle nous ne nous insurgeons pas. Ce que nous vous reprochons, je le répète, c’est d’être les esclaves, les représentants d’Etats sanguinaires dont les machines sociales vous contraignent â des actes qui vous répugnent peut-être, mais que vous avez la faiblesse d’exécuter sous la menace. On ne saurait le redire assez, vous êtes coupables parce que votre résignation accepte tout et se contente de faire le gros dos aux mauvais coups que vous portent ces prétendus intellectuels, campés dans une étroite vérité, déformée par l’orgueil de leurs certitudes. Le progrès, en leurs mains s’accomplit à un rythme catastrophique tandis qu’ils habillent leur brutalité d’un idéalisme menteur et maladif. »
Après ce dialogue, je trouvai le fantôme moins agressif. Croyait-il m’avoir exorcisé ? Je cherchai cependant en vain un sentiment de compassion ou de satisfaction dans ses yeux vides. En leur abîme, se lisait une accablante mélancolie.
Le fantôme disparut, sans laisser plus de traces qu’une vapeur qui se résout dans l’espace, après avoir proféré : « Je vous abandonne au jugement de l’âme du désert. »
Dernière édition par T'Paris le Dim 04 Juil 2010, 09:20, édité 2 fois |
|  | | T'Paris Sous-Lieutenant


Nombre de messages: 55 Age: 43 Date d'inscription: 26/05/2010
 | Sujet: Re: Révélation ( Terminé ) Mer 02 Juin 2010, 08:14 | |
| Exorcisé, je l’étais peut-être. Je sentis que la mort désormais m’apparaitrait sous des dehors diaboliques, qu’elle était l’instrument affreux d’une dialectique inspirée par une dramaturgie telle que nous la représentent les gravures et les peintures des temps anciens tandis que le rationalisme matérialiste moderne qui est l’expression même de la nature, lui a enlevé tout caractère apologétique.
A ce moment, il me sembla que mon corps s’amenuisait, se faisait impalpable au point de se volatiliser comme le fantôme afin d’échapper à cette brusque menace qui prenait forme pour user, contre moi, de ses facultés d’intelligence.
Vulcain ne se contentait plus de subir aveuglément les coups que nous lui portons. Elle calculait et raisonnait ses réactions. Avec stupeur, je m’en rendais compte. C’est par le Vulcain que la vie disparaîtra de notre planète. Elle le sait !
Ma peur prit subitement la forme de l’épouvante. Je compris qu’on voulait m’immoler ici, pour me faire payer les fautes de l’humanité. Le désert, par les voix de tous, ses rochers, ses cailloux et jusqu’aux simples grains de sable. se mit à murmurer et à dialoguer contre moi. Il usait d’une langue étrangère, incompréhensible. Les mots perçus ne me rappelaient aucun son familier.
Le crissement du sable sous mes pas se percevait en cris si aigus qu’il me trouait les tympans. Le sifflement des serpents jaunes qui ne se font jamais entendre dans la nuit, retentissait dans l’espace qui, à ce moment, est ordinairement recueillement, silence et repos.
Cette transposition hallucinogène de voix multipliées atteignait un insolite effarent. Elle m’apparut comme une condensation du mystère de la nature en état d’agressivité !
Mon désir de me volatiliser, pour échapper à toutes ces voix menaçantes, facilitait leur dessein de m’absorber comme elles le firent de mon père disparu. J’allais être, comme lui, victime des forces maléfiques qui m’assaillaient.
Je me glissai, sans m’en rendre compte, dans ma propre odeur de mort, odeur putride de l’au-delà de ce que fut la vie, et que rejette l’âme du minéral, cette partie de son être qui vient de l’infini, et comme la nôtre, retourne à l’infini dans cette alternance que chante le lyrisme des poètes.
Je compris mieux encore que j’allais me distinguer à peine d’avec la matière. Je crus, â cet instant, que mon essence humaine allait s’identifier aux rythmes du règne minéral. J’en éprouvai un sentiment indéfinissable de quasi indifférence. J’allais m’assimiler aux roches que j’avais cru sans âme, pour apaiser leur hostilité, faire corps avec la vie innombrable du désert, dans cette unité gigantesque de tout ce qui est. J’admettais maintenant que la vie des vulcains, ma propre vie, ne fût plus considérée comme supérieure à la vie minérale, végétale ou animale: l’instinct de conservation s’étouffait en moi.
J’ai une sensibilité et une conscience commune avec le Grand Tout. Je sais que la roche pense, qu’elle sent comme nous ce qui est bon ou mauvais. Le désert est un être vivant qui respire, se nourrit, grandit et meurt, et comme nous, sait jouit de son bien-être ou souffrit du mal que les éléments lui font endurer. Les philosophes n’ont pas assez mis l’accent sur cet aspect. Et cette vallée, ce désert, cette planète, Vulcain, notre Vulcain qui pense, sait qu’elle est agressée par nos inventions diaboliques. Plus encore, elle ne se contente plus de penser. Elle parle !
Nous, les vulcains, nous abusons de cette faculté quand nous n’avons aucun besoin de nous exprimer, quand nous le faisons pour ne rien dire ou nuire à notre prochain. Heureusement que le vent emporte tout en tourbillons de sables. Car nos mots sont souvent déformés par ceux qui les répètent dans le dessein de nous nuire ou par pure bêtise En outre, ce que nous pensons correspond rarement à ce que nous disons. Nos amis vont jusqu’à dire ce que nous n’avons jamais dit ni pensé !
Dans notre société, tout le monde nous pose des questions, comme nous nous en posons devant le moindre fait inexplicable. Nous en posons aux autres sans que nous puissions obtenir de réponses satisfaisantes.
Devinant mes pensées, mon fantôme intervint :
- « Vos questions trahissent vos intérêts égoïstes. Votre moi, avouez-le, n’est que l’oubli des autres. Les peuples ont inventé plusieurs langues. Ils ne se comprennent pas et se créent des motifs de discorde. Et tout s’impose à vous, bien que vous clamiez partout votre liberté. La liberté est un mythe que vous ne pourrez jamais conquérir tandis que nous la possédons parce que nous vivons notre béatitude minérale sans nous interroger sur le pourquoi ou le comment du monde, sans d’autre ambition que de puiser notre force dans l’immobilisme qui nous est dû. Chez vous, logique, déraison, incompréhension s’enchainent dans l’angoisse de connaître le but de votre destinée faite de questions sans réponse, d’être ou de non-être. Nous, les pierres, nous ne mesurons que les petites distances qui nous séparent les uns des autres. C’est ce qui fait notre bonheur: borne nos horizons ! Nous, nous apprenons à regarder vers l’intérieur. Notre pensée vole vers l’infini intérieur alors que vos mots à vous, comme vos pensées, vont â pied, avec des chaussures éculées, dans les chemins battus et rebattus de l’insatisfaction. »
Mon fantôme se tut, retourna dans la falaise, et me laissa un instant à mes réflexions.
C’est bien vrai ce qu’elles nous disent, les roches. Elles ne paraissent jamais vouloir empiéter sur la propriété d’autrui, elles ne se querellent pas pour occuper la terre des autres. Les plus grandes atteignent les hauteurs que leur laissent les plus petites, sans esprit de compétition. La hauteur, c’est ce qui perd les vulcains. Tous veulent atteindre à la lumière. C’est une de leurs principales causes de conflits permanents. Les désaccords entre les roches ne prennent jamais l’importance des nôtres. Les vulcains ravalent leurs semblables. Et ceux qui triomphent dans cette lutte pour les sommets, ce sont souvent les médiocres: ils font plus de bruit que les autres. Les vrais, les purs, les modestes ont moins le souci de la hauteur.
Les roches n’écrivent pas de faits divers. Elles ne commettent aucun méfait. La guerre des ondes ne les intéresse pas. Elles n’ont pas de souci d’argent. Elles ne comptabilisent que le mal que nous leur faisons. Avarice, économie ne sont pas des termes de leur vocabulaire. Les économistes n’ont pas leur raison d’être. Les nôtres nous trompent et nous reprennent ce que nous avons gagné.
Les roches vivent simplement, sans ambitions. Elles ne se demandent même pas pourquoi elles sont là plutôt qu’ailleurs. Elles ne connaissent ni sociologie ni religion dont les théories discordantes sont d'autres motifs de conflits entre les vulcains. Elles se contentent d’exister. Elles n’ont que faire d’un permis de séjour quand on les déplace. Elles ne créent pas de goulags pour ceux qui ne penseraient pas comme eux. Pas de prisons pour qui ferait le mal ou se contenterait de protester contre l’iniquité. Pas de propagande politique qui abuse les électeurs, pas de démagogie.
Les roches parlent tous la même langue, bien qu’elles ne se soient jamais rencontrés.
Elles échappent à la géométrie des routes. Elles raisonnent sans rechercher de savants arguments. Le geste n’appuie pas ce qu’elles disent pour convaincre. La nuit ne leur fait pas peur. Elles n’ont ni â se confesser ni à absoudre leurs semblables. Elles ne connaissent ni lois ni code.
Elles ont l’avantage de vivre à la fois sous terre et dans l’air. Nous, nous avons perdu nos bases. Aussi ne sommes-nous bien nulle part. Nous essayons de nous évader pour des planètes où nous serions moins bien qu’ici. Personne n’interpelle les roches pour savoir ce qu’elles font là. Elles n’ont d’ailleurs pas à répondre. La planète leur appartient comme â nous. Elles peuvent dire : - « J’y suis, j’y reste ! »
Pas d’état civil sauf celui que tient le maître de carrière, car il y a aussi pour elle le vulcain qui creuse.
Quand nous sommes éveillés, nous nous déplaçons plus ou moins librement, sauf quand on nous impose des corvées. C’est pourquoi notre point de vue, sur la ligne d’horizon se modifie sans cesse pour nous faire changer d’avis.
Le monde minéral ne connaît pas le sommeil. Il vit pleinement toutes les heures de son existence et garde intactes sa puissance de pensée et son entière intégrité.
Il n’encombre pas son esprit d’algèbre, de géographie, d’astrophysique. Il ne spécule pas sur les notions de temps et d’espace, d’espace-temps. La relativité pour lui ne présente aucun intérêt.
Les routes qui sillonnent les mondes ne le tentent pas. Il passe ses vacances chez soi. Les forces de sécurité ne sont rien pour lui. Il n’est pas soumis à une cloche qui règle les heures de son existence.
Pour lui, la propagande n’a pas tué les mots qui nous ont trop servis, dont nous abusons en les vidant de leur substance. Nos phrases sont des os sans moelle, et nos discours, nos conférences, nos dialogues sonorisés un vacarme insoutenable.
Tout cela, je l’ai compris dans un éclair. Et c’est maintenant que je prends le temps de le conter en lui donnant toute la durée qu’exige la clarté de mon récit. Car tandis que j’étais sentais prisonnier du désert, je n’avais guère à disserter, à m’arrêter aussi longuement sur chacun des faits qui m’assaillaient.
Pénétrant mes pensées, les roches comprirent sans doute que je prenais leur défense, que je les admirais dans leur comportement. Ils se firent soudain moins menaçants.
Je me mis aussitôt en état de grand amour, afin de les apprivoiser: on trompe si facilement les bonnes âmes qui ne songent pas au mal. En même temps, j’apaisais ma peur. Une métamorphose s’ensuivit. Les roches devinaient mes sentiments les plus intimes bien qu’ils ne fussent que de façade. J’usais de stratagèmes dont les vulcains se servent pour tromper en simulant des pensées pour atteindre un but ou imposer leur volonté.
Mon machiavélisme abusait cette nature foncièrement bonne. Je la sacralisais pour me la rendre bienfaisante et pour la posséder, en faire de nouveau le royaume des enchantements. Ces réflexions m’échappèrent. Je me faisais prendre en flagrant délits de tromperie. On n’abuse pas les roches aussi facilement que les vulcains.
Le désert reprit la vitalité de tous les bruits inquiétants qui pouvaient l’animer et émanaient des formes anthropomorphes qu’il prend dans ses métamorphoses agressives, ses mutations d’attaque. L’accalmie n’avait guère duré. Les crissements accusateurs retentirent, invisibles dans l’ombre opaque des hautes murailles de pierre.
- « Pas de pitié pour les vulcains, » hurlaient-ils. « Ils sont tous nos ennemis, même les simples ont du sang sur les mains. Ils ne sont jamais aussi innocents qu’ils le déclarent. »
Cette condamnation cauchemaresque m’entraina de nouveau dans les arcanes chimériques du désert où le fantastique que nous prenons pour de l’ignominie est instinct de défense. Tout reprit aussitôt son aspect effrayant.
L’incongru, le suspect, le redoutable, l’incroyable voulurent de nouveau m’agripper dans une danse enveloppante.
Je dépassais les bornes de la réalité qui fuyait hors du temps et de l’espace.
Pareilles â celles qu’on voit dans les vielles légendes, les ombres des golems de pierre se hérissèrent de piquants aux singularités monstrueuses où se concentraient toutes les haines et les rancunes du monde.
Puis le sable se joignit â elle pour m’emprisonner davantage dans des visions d’horreur. Dans un éclair, elles m’apparurent comme l’image des vestiges accumulés par les générations qui nous ont précédés en s’anéantissant aux portes du néant dans lequel elles se sont bousculées.
J’étais bien le « Voyageur » qui fuit parmi des roches roulées par les vents de tempête. A mes pieds, des ossements et des crânes émergeaient du sol putride. Je piétinais, sans pouvoir y échapper, tant leur amas était grand, ces restes d’un passé défunt qui avait été la vie.
La surréalité des ombres qui dansaient autour de moi, dans des clartés sulfureuses, m’apparaissait comme une allégorie de la fin du monde.
Mon imagination transposait des visions dans une figuration qui ne pouvait être que l’effet d’un rêve.
Au moment où je me livrais à ces commentaires, une main glacée, géante et rugueuse, se resserra autour de ma gorge haletante, â la limite de l’étouffement.
- « De ce chaos inextricable qui se présente à vous, » me dit une voix qui paraissait sortir de l’étreinte de ses doigts, « suintent des relents de la mort monstrueuse qui attend toute chose, mort inhumaine, féroce et tranquille s’accomplissant ici sur ces lieux d’épouvante. D’autres vies germent et grandissent dans la pourritures de celles qui les ont précédées. Tout se fait à l’image de ce que vous faites pour vous repaître des générations passées. Nous tous nous nous devons par nos dépouilles de nourrir nos enfants. Mais tandis que depuis toujours la vie renaît sans cesse de ces morts généreuses qui s’accomplissent tout naturellement, demain, â cause de vous, plus rien ne pourra revivre après l’holocauste que vous nous préparez. Un jour prochain, dans un éclair fulgurant, nous ne ferons plus qu’un avec cette masse puante, sans espoir de voir renaître une seule étincelle de vie. »
Un vent puant, dans cet abîme de nuit, souffla brûlant comme pour mieux mettre en valeur l’aspect prémonitoire de ces affirmations.
Comme si celles-ci les avaient mobilisées pour m’affronter de nouveau, des plantes carnivores, des fleurs vénéneuses, aux dimensions et aux singularités gigantesques, des insectes agressifs, des reptiles aux formes préhistoriques ou surréelles, surgirent du sables en me tirant de mes méditations et recréant en moi l’infernal malaise de la terreur et du dégoût.
Toutes ces plantes, ces animaux énormes et féroces m’apparurent semblables à ceux des jungles anciennes que l’on imagine sans les avoir jamais vues. Avaient-elles simplement peuplé nos rêves, ces fleurs carnassières aux dimensions colossales ? D’autres vulcains auraient-ils été prisonniers de ces lieux maléfiques, ce qui leur eût permis de les dessiner et de les peindre à différentes époques. Et n’ont-ils pas osé nous faire le récit de leur aventure de crainte d’être accusés de folie ou de mensonge.
Des champignons géants poussèrent subitement devant moi, en images accélérées, a côté de serpents phosphorescents qui se rassasiaient de la pestilence de cet immense charnier; ces reptiles rampèrent bientôt dans mes jambes.
Une musique aussi vieille que l’Univers commandait le bal de ces monstruosités. Les bras, lourds de menaces des végétaux hostiles, multipliés à l’infini, exhalèrent des odeurs pernicieuses d’une incroyable férocité. Celles-ci prenaient à la gorge dans ces lieux de métamorphoses, de transfert, de transmutation.
Voulait-on attirer sur moi d’autres calamités ?
Dernière édition par T'Paris le Dim 04 Juil 2010, 09:31, édité 10 fois |
|  | | T'Paris Sous-Lieutenant


Nombre de messages: 55 Age: 43 Date d'inscription: 26/05/2010
 | Sujet: Re: Révélation ( Terminé ) Lun 21 Juin 2010, 19:29 | |
| Tandis que retentissaient mes cris horrifiés jusqu’aux profondeurs invisibles des falaises qui les amplifiaient, le sol se souleva comme s’il était remué par une multitude de vers géant. Ce terrassement souterrain ouvrit une plaie béante dans le sable, et me découvrit des charniers où s’entassaient, pêle-mêle, vulcains, animaux et végétaux, si emmêlés que je ne pouvais les distinguer nettement les uns des autres.
Au-dessus de ce spectacle, apparut une longue théorie de pendus dont le sang dégoulinait des chairs écorchées.
Sous ces gibets, s’entassaient des squelettes dans la tombe des siècles où j’allais peut-être trouver ma sépulture.
- « Ce spectacle vous donne un avant-goût de ce que sera la fin de toutes choses que nous préparent vos apprentis sorciers, vos pollueurs, » me murmura â l’oreille une voix d’outre-tombe.
Je ne pus m’empêcher de crier à l’éternité de la vie. « La matière, malgré ses morts successives, renaît en d’infinies métamorphoses. Une intelligence qu’on ne peut détruire est dans tout ce qui nous entoure. La vie reprendra grâce à elle. »
Un ricanement sinistre me répondit.
Une nouvelle nuée d’insectes, au regard grotesquement féroce, augmenta, de sa masse, l’opacité déjà si lourds de nuit. Pourvus d’aiguillons et de crocs, surgissant de cet abîme vengeur, ils prenaient figure d’instrument d’agression.
A mes cris renouvelés, apparut soudain mon père luttant contre la Mort représentée par ces squelettes et ces monstres vivants. Hélas, le combat tourna â la victoire de ces fantômes se déplaçant avec agilité. Le forçant à s’enfuit dans la profondeur de la nuit.
Allais-je enfin être mordu, piqué, griffé sur tout mon corps ? Mes vêtements allaient-ils être lacérés, arrachés par ces monstres ?
Un hurlement mille fois répété clama en sa toute puissance : « Mort au tyran ! » Ces voix multipliées s’enflèrent comme le souffle d’un ouragan pour exprimer leur réprobation contre le despotisme séculaire du Vulcain, la corruption de la Société, contre la Science par laquelle le mal, â pas de géant, conduit le monde â sa perte d’une manière irréversible.
C’était bien cela. La nature sortant de son inaction millénaire, se dressait contre le Vulcain que je représentais.
A ce moment, ma raison repris un moment le contrôle de mon corps. Je devins soudain impassible. Je n’étais plus prisonnier de l’idée d’être dépecé, digéré par ces monstres. Leurs injures, leurs menaces, jamais exécutées, m’avaient subitement rendu insensible. J’étais prêt â affronter toute nouvelle escalade de ce carnaval de la mort avec un sourire de dédain.
Devant ce changement d’attitude, face à la menace, mes agresseurs devinrent moins méchants comme s’ils s’étaient moralement rassasiés, et qu’ils se rendaient compte que leur jeu devenait inefficace, qu’il n’avait plus aucune prise sur moi. Le décor se fit aussi moins effrayant, les squelettes se fleurirent avec bonheur. Ils se firent aussi propres que ceux de nos théâtres. Certains se vêtirent de voiles pareils aux brouillards légers flottant sur les marécages dans le silence des crépuscules à la fin d’un beau jour. Leur vêture de lambeaux de chair putride n’était plus de mise après ce triomphe qui les apaisait en les embellissant. J’en vis même danser, sous un linceul blanc que le vent gonflait pour leur rendre des formes corporelles, rematérialisés dans leur apparence informelle.
Et je compris que le monde des fantômes et des revenants peut, en un clin d’œil, changer de forme et, â la faveur de la nuit, se mêler au monde des vivants sans que nous soupçonnions leur présence afin de nous l’imposer plus efficacement. Et aussi, qu’une menace sournoise, indéfinie, dont on ignore les formes d’agression et la gravité des coups qu’elle peut porter, fait plus peur qu’une menace franche en voie d’accomplissement, affrontée avec résolution.
J’en fus vraiment convaincu quand je vis ces nuées d’insectes perfides, malfaisants, pourvus de griffes, d’aiguillons et de crocs meurtriers, au lieu de s’abattre sur moi, disperser leur essaim dans l’ombre.
Mais quand je vis l’immonde araignée, je compris qu’elle les avait mis en fuite. Celle-ci progressait péniblement mais sûrement dans ce milieu où seul le serpent pouvait glisser à l’aise: ce chaos morbide entravait jusqu’à la marche des fantômes.
Pour le moment, elle semblait se désintéresser de moi. Cette attitude me rendit de nouveau inquiet. Et, revirement cruel, je me mis soudain à hurler pour effrayer ma peur et la vaincre. Les harpes fragiles des échos de la nuit vibrèrent funèbrement et se brisèrent. Elle ne pouvait-être que le diable, ce complice des mauvaises actions.
Je retrouvais derechef, malgré moi, les symboles de l’au-delà de la vie, de « ce qui sera » quand le Vulcain aura disparu de la surface du globe, quand l’âme des déserts ne se fera plus entendre.
Un sentiment de vouloir triompher de l’espace qui continuait â m’emprisonner dans son infernal décor avec cette agoraphobie éprouvée au bord du vide, me fit penser que j’abordais aux rives d’un néant que je découvrais à la fois extérieur et intérieur au moi.
Le vide s’empara de ma pensée et m’étouffa paradoxalement par son obsessionnelle claustrophobie à la fois abstraite et concrète, créant cette interrogation qui portait sur une distance à franchir pour atteindre à un aspect vacant. Je pensais y retrouver la réalité pour fuir ce symbole, ce quelque chose qu’on ne peut atteindre pour se défendre parce que cette réalité se situe dans cet espace même rempli de menaces contre des choses en voie de désaccomplissement.
Je m’étendis à plat ventre. Dans cette position, je devins imperceptible et par conséquent invulnérable.
Les cris qui m’assaillaient s’éloignèrent. Tout ce qui m’agressait ou me narguait, me confondit avec ce qui rampait. Je n’étais plus l’être â deux pattes qui fait peur â tout ce qui vit, et qu’il faut empêcher de nuire.
Et pourtant, quelque chose me disait que ce n’était pas la fin de toute cette mise en scène où les acteurs, jusqu’ici s’étaient contentés de menacer.
La vie spirituelle, affective et secrète du désert, inconnue de la plupart des vulcains, s’agita dans la tragique attitude de sa matière blessée dès que je me fus redressé. Je troublais de nouveau sa quiétude et le silence peuplé de fantômes somnambulesques qu’on ne perçoit bien que lorsqu’ils se font menaçants. Dans la paix sereine des nuits que le Vulcain ne vient pas troubler, ils errent apaisés, d’un pas mécanique.
« Mais crains, dans la nuit aveugle, le regard qui t’épie » a écrit le sage.
J’eus tort, au cours de l’accalmie, de reprendre la station verticale pour chercher une issue à ma situation. A cet instant précis les voix agressives du désert firent retentir de nouveau leur réprobation.
Des lézards terrifiés s’envolèrent, obéissant sans doute â un instinct prémonitoire. Savaient-ils que quelque chose d’horrible allait encore se produire ?
Rien ne me parut plus démoralisant que ces alternatives. Elles me projetaient dans une peur paralysante pour m’en délivrer presque aussitôt sans qu’elle eût produit des effets physiques tangibles. J’étais dans la situation des torturés dont on plonge la tète dans l’eau pour les faire parler, mais qu’on soulage dès que la plongée peut entraîner la mort.
Des rais blafards m’entourèrent pour éclairer la scène avec un maximum d’intensité. Je me trouvais au centre d’un cercle de lumière facilitant mes déplacements, mais grâce auquel je devenais une cible bien en vue dans un concert renouvelé de menaces qui me harcelaient, tandis que resurgissaient les spectres taciturnes de cette infernale mortuaire.
Ainsi irradié, je me sentis le vulcain le plus abandonné de mon monde.
Les fantômes réapparurent pour renouveler, avec conviction, leur accusation: j’étais responsable de tout le mal qui s’accomplissait contre la nature. Je me trouvais enfermé avec eux dans le « Triomphe de la Mort ».
A cet instant, une foule de squelettes anthropomorphes, de roches tout claquetants de bruits secs qui retentissaient à mes oreilles et battaient dans mon crâne, dardèrent contre moi des épines d’acier avec des gestes que rythmait une Danse macabre.
D’autres squelettes m’entourèrent de toute part représentant la masse des vulcains que le désert avait précipités dans la mort. Venaient-ils â mon secours ? S’étaient-ils évadés des fresques macabres que j’avais longuement admiré dans les monastères où j’avais séjourné. Ils ne semblaient pas vouloir figurer une agression nouvelle sur une des scènes de ce théâtre de l’épouvante. Dans ce décor qui n’avait plus d’apparence terrestre, se déroulaient des actions compartimentées comme dans les “Mystères” où chaque acte s’accomplit dans le cadre séparé qui lui convient.
Des ricanements modulés sur des timbres différents, jaillirent de ces spectres osseux qui avaient perçu ma pensée. Ils étaient donc bien là, pour me défier, complices de cette conspiration qui me retenait haletant et désemparé dans son piège infernal.
Comment, me demandai-je, lutter efficacement contre ces formes de substance impalpable, perçues par mes sens et qui faisaient corps avec la matérialité du paysage élêmental où se concentraient les haines et les rancunes de la nature ?
J’entendis et vis bondir, au loin, le galop d’un sehlat monstrueux, chevauchée par la démone des déserts. Cette vision supranaturelle m’apparut comme la fuite de toute espérance. Je ne verrais pas renaître la lumière dont le symbole fuyait devant moi.
Dans une extraordinaire symphonie, les squelettes sonnèrent de la trompe. Leur chant s’accordait au rythme de la danse et au glas d’une tour lointaine.
Sous l’envoûtement de cette vision macabre, je reconnus mon propre fantôme. Il semblait, lui aussi, me narguer. Il avais pris les dehors d’un élêmental sorti tout droit de la non-substantialité du rêve.
Sous l’emprise de ce tableau surréel, je revis une Danse de Mort, où des squelettes dansent avec des vivants au bal du jugement dernier.
Je me sentis devenir vieillard se lamentant avec tous ces représentants de l’au-delà.
A chacun de leurs bonds, le sol se dérobait et le cortège s'enfonçait en clamant son éternelle désespérance. Le souterrain où ils s’enfonçaient, me rappelait des illustrations d’enfer.
Mon fantôme qui les accompagnait, ne voulut pas se retourner, de crainte sans doute qu’il ne connût la vérité. Se souvenait-il des paraboles qui prédise que se retourner c’est comprendre, découvrir quelque chose. Il ne voulait pas savoir, pour ne point me révéler, la nature de ces tragiques alternances de menaces et d’apaisements entre lesquels le vide ne résout rien tandis que la Mort se révèle sous une infinité de formes. Ce n’est pas maintenant que je pourrais vous représenter son vrai visage. Toutes les apparences que lui ont données les artiste n’ont pu nous la décrire sous les multiples aspects qu’elle a pris cette nuit pour me dépeindre l’authenticité de certains de ses traits immatériels qui ne concordent pas toujours avec les images que je m’en faisais. Ce qu’on a réussi à nous montrer de plus réel, de plus semblable, ce sont des visions créés pour interpréter une morale agissante dans les scènes des Mystères.
A l’entrée du gouffre où disparaissait la ronde, se tenait une femme-serpent. Elle me faisait signe de la suivre. Les réactions qui m’agitèrent à ce moment sont informulables. A ce spectacle, il ne manquait que le diable. Je me surpris à l’appeler. Dans nos moments de désespoir, nous invoquons n’importe qui, n’importe quoi.
Mais au fait, le diable existe-t-il ? N’est-ce pas une création de notre esprit qui veut que le Mal soit toujours à côté du Bien ? Et s’il existe, pourquoi séjournerait-il dans les forêts ? Il règne où sont les vulcains, dans les villes et les villages. D’ailleurs, parmi ces roches, le diable ne pourrait déployer ses grandes ailes ni ses draperies de catafalque invisibles dans la nuit.
Il règle ses danses effrénées dans la grande clarté des bals où festoient, dans les atmosphères enfiévrées des sabbats, les foules qui s’étourdissent pour oublier. C’est lâ qu’il exerce ses maléfices. Son mythe a été lui aussi dépeint sous une infinité de formes plus ou moins suggestives.
Bien vite, je compris qu’il fallait m’efforcer de ne point penser, de m’abstraire complètement de ce monde qui cherchait à m’accuser. Mais cette dislocation de l’unité entre le corps et l’esprit est difficile à réaliser. Faire taire l’âme pour la retrancher du milieu hostile où je me trouvais seul, me parut impossible. Qui peut cesser de penser ?
Le dragon qui jusque-là s’était tenu â l’écart, se terrant dans la grotte de la sorcière, fit entendre son rugissement qui suscita des remous dans l’ombre.
Le dragon, c’est le symbole du Mal: c’est le feu, l’orage, la tempête. Sait-on pourquoi, chez certain, au contraire, on le considère comme le dispensateur des principes physiques de la vie ? C’est le bienfaiteur qu’il faut protéger. Seul le dragon le sait.
Je me laissai encore une fois tomber et me mis à ramper à même le sol comme un serpent. Ce fut de nouveau le silence autour de moi. Dès qu’on rampe devant les choses, comme devant quelqu’un, on se béatifie ! Ramper, c’est triompher.
Le monde est un carnaval de rampants. C’était bien la seule façon de me faire sinon absoudre, du moins oublier, moi qui n’étais pas coupable des méfaits dont on accuse les vulcains. Et pourtant ne le sommes-nous pas tous à des degrés divers. Mais je ne voulais pas le penser de crainte d’en rajouter à ma prétendue culpabilité. Et aussi pour en étouffer la voix, si ces menaces n’étaient en réalité qu’en moi-même.
Entretemps, la vision s’était évanouie complètement. J’en étais donc bien le provocateur !
A cette prise de conscience de créer moi-même des apparitions, dans mon subconscient, succéda des tornades de sables fin tourbillonnant dans un vent maléfique. Les scènes hallucinatoires allaient-elles me replonger dans leur cercle infernal ?
Dernière édition par T'Paris le Dim 04 Juil 2010, 09:27, édité 2 fois |
|  | | T'Paris Sous-Lieutenant


Nombre de messages: 55 Age: 43 Date d'inscription: 26/05/2010
 | Sujet: Re: Révélation ( Terminé ) Dim 04 Juil 2010, 08:58 | |
| Et j’en revins à mes premières impressions. Les squelettes que j’avais entrevus n’étaient pas le fruit de mon imagination, provoqué par la peur. C’était bien des ectoplasmes qu’inventait le désert pour me torturer. Il était donc capable de projeter ses fantasmes sur l’écran du vide nocturne.
Aux prises avec toutes ces visions, ne m’étais-je pas senti devenir le fantôme de l’inexplicable, cette essence même du néant.
Les larves entrevues qui se gorgent du vide et de l’insubtantialité pour se rendre perceptibles bien qu’elles se matérialisent à un degré si fluide qu’elles restent impalpables et indestructibles, ne sont-elles pas pareilles à ces élémentals, à ces lémures comme les nommaient les anciens, sans constitution discernable, sans contours bien définis ? Ne sont-elles qu’un tissus d’agglomérats de matière minérale et animale, dans une association qui leur permet de se manifester. Notre imagination les fait-elle passer de leur état impalpable à cette sorte d’incarnation qui prend possession de l’espace pour s’accomplir dans l’équivoque ?
Dans ce complet désarroi , j’en revenais à cette tragique conclusion que ma peur aussi pouvait les avoir inventées et situées dans la non substantialité du rêve. L’étrangeté de ces scènes était peut-être provoquée par mon angoisse ou, je le répète à dessein, cette perception de formes symboliques d’une métaphysique de la destruction n’existait que dans l’imagination de la forêt qui les créait comme nous créons des peintures surréalistes où l’insolite est l’élément qui les caractérise.
Elle accomplit cette fonction pour provoquer notre inquiétude. Nous en ignorons certes le processus, car aucun psychologue, aucun biologiste, aucun métapsychiste, étudiant les phénomères paranormaux n’ont mis en lumière, pour nous l’expliquer, l’intelligence et l’imagination des minéraux, ni découvert le siège de leur pensée.
Ces spectres gigantesques, ne seraient-ils que de simples faisceaux de lumière qu’on ne perçoit plus dans la position couchée ? Leur fragile architecture se résout si facilement dès qu’on s’étend sur le sol. Leur apparition, suivie de fuite subite, crée alternativement l’obsession du plein et du vide, et met l’équilibre spatial, comme notre équilibre mental, à rude épreuve.
Le vide ! Ce refuge où plus rien n’est agressif, sauf le mystère ou le silence dont les armes ne sont guère redoutables, ne provoquent rien de plus qu’un certain malaise. On y voit, sans se poser trop de questions, sans répondre à quelqu’un. On ne parle qu’à soi-même, on raisonne seul sans chercher à convaincre.
Et pourtant, ces fantômes m’ont touché. J’ai senti leur contact glacé et rugueux sur ma peau qui en a gardé les traces. L’horreur qu’ils représentaient a pénétré jusqu’aux profondeurs abyssales de mon être.
Cela prouve-t-il que toutes ces représentations d’avant ou d’après la vie ne sont que des constructions de notre imagination débridée ?
Ces spectres avaient-ils pénétré en moi pour dessiner, aux vitres de ma conscience, la fantasmagie des nuits sylvestres où l’étrange se rattache au tragique, où grandeur, puissance, horreur et maléfice ne sont que le résultat de cette substitution de moi-même à l’inconcevable jugement de ce milieu hostile ?
Je me demandais si la réalité allait reprendre ses droits sur l’irréalité de cette nuit, quand, tout-à-coup, des lézards géants, dans une ronde macabre et nauséeuse, recréèrent, autour de moi, un cercle énigmatique.
Soudain, dans un fracas sourd et les lueurs phosphorescentes d’un brasier ardent, sortit le diable. Son ricanement sonore emplit la forêt qui se tut subjuguée. Il se répercuta dans le lointain où l’écho s’en empara pour l’amplifier.
- « Ne craignez rien, » me dit-il, « je suis venu pour vous protéger. Tant qu’un vulcain fera le mal, je serai son gardien, son protecteur. Ne m’aide-t-il pas à accomplir ma mission ? »
Le diable existerait donc ! Je le voyais devant moi sorti de l’enfer, plus désespérant que celui de nous décris les gardiens du culte.
- « Retournez dans votre enfer, » m’écriai-je. « Vous êtes l’auteur de toute cette mascarade horrible qui me torture. »
- « L’enfer, c’est votre souffrance, vos angoisses, vos passions, vos désespoirs, toutes ces émotions que j’ai déposés en vous dès votre naissance. Et ce que vous appelez cette mascarade, c’est le symbole de votre propre existence. Vous y portez tous un masque, pour contrefaire vos pensées, tromper, outrager vos semblables. Le mien n’abuse personne. Si je prenais le visage de tout le monde, personne ne me reconnaîtrait. Je vous induirais en erreur. Vous m’écouteriez sans protester. »
Il leva les bras au ciel. Une pluie de matériaux, de débris d’architectures démolies s’abattit sur le sol fumant tandis qu’un champignon radioactif grandissait en incendiant l’immensité.
Cette vision apocalyptique s’éteignit, plus rien n’existait autour de moi.
- « Ceci, » me dit-il, « c’est la représentation de la fin, la grande Fin du monde. Cette oeuvre s’accomplira grâce à vous, les Vulcains. Ce que la nature a créé, nous l’anéantirons ensemble. Nous en avons désormais le pouvoir. »
Un nouveau ricanement.., et tout ce qui était, tout ce qui m’entourait, avant sa venue, reprit sa place.
- « Un jour, » reprit le diable, « Vulcain sera comme ce vide que je viens de créer autour de vous. »
- « Puisque vous aussi, vous savez tout, que vous êtes de toute éternité, combien de fois l’univers énergie-matière, matière-énergie s’est-il créé, détruit puis recréé pour se redétruire dans l’infini du temps ? »
- « Mais le temps, ça n’existe pas. C’est une création de votre imagination. Il n’est qu’en vous, le temps ! L’univers Energie-Matière, matière-énergie évolue dans un cercle fermé. Sans avoir eu de commencement, il n’aura pas de fin. »
Sur ces mots le diable se tut. Pensait-il que je voulais en savoir trop. Tout expliquer était contraire à sa mission.
- « Et pourquoi les Dieux ne se montrent-ils pas ? S’ils se montraient, on croirait réellement en eux ! C’est toujours vous qui apparaissez aux vulcains. Et vous ne le faites que la nuit, jamais en plein jour. Avez-vous donc peur de la lumière ? Vous faut-il l’ombre pour vous matérialiser ? A moins que notre raison, pendant le jour, soit trop éveillée pour subir vos hallucinations. Si les Dieux se montraient, je crois que ce serait en pleine clarté. Hélas ! que font-ils pour nous ? »
- « Ils vous laisses agir. Vous êtes les agents de l’évolution du monde. Ils savent sait que votre vanité est maladive, qu’ils vous ont donné l’intelligence pour que vous accomplissiez mon destin qui est de détruire tout ce qu’ils ont fait. Ils se résigne à nous laisser faire. »
J’ai connu un temps où les vulcains vivaient sainement et polluaient si peu l’atmosphère que j’en étais désespéré. On n’avait à leur reprocher que des peccadilles, sauf en temps de guerre ! C’est alors qu’ils m’obéissent le plus fidèlement, aussi bien à l’arrière qu’aux avant-postes. Ils sont soumis à des chefs, mes fidèles agents qui font, en ces temps de deuils, de souffrances, appel aux plus vils instincts. Soyez unis, solidaires, clament-ils avec emphase, défendez la Patrie. Mots terribles qui lient l’âme collective à leurs instincts. Le vulcain doué d’une volonté stoïque, capable de défendre la fraternité, avilie par certains, n’est pas de mes amis. Vous vous dites pacifistes tout en célébrant et préparant la guerre, tandis que vous dénaturez les idées généreuses pour couvrir d’un masque la passion du meurtre. Notez que tout cela, je le trouve très bien. C’est avec des sophismes que, demain encore, on lancera dans la tuerie, et quelle tuerie !, l’idéalisme des jeunes. La liberté ou l’esclavage, clame-t-on. Ce slogan se porte comme une fleur â la gueule des canons; disons plutôt des fusées, car le canon est une arme vétuste, un jouet d’enfant. La résignation ironique et passive des peuples accepte tout. Mais toute vérité n’est pas bonne à dire. Elle gène l’appétit des exploitants et la bêtise des exploités qui croient en leur sincérité et se font les apôtres de leur mauvaise cause. Je vous laisse aux mains des politiciens et de leurs spéculations véreuses. Ils travaillent pour moi autant que pour eux. »
- « Je refuse toute communication, toute connivence avec vous, » lui dis-je, sur un ton agressif. « Vous reconnaissez, avec outrecuidance, que vous êtes responsable de tout le mal qui se fait ici-bas. Vous faites même douter de vous pour mieux nous tromper. La fin de tout ce qui vit sera votre oeuvre. En attendant, la vie que vous nous faites est une tragédie atroce, une farce ignoble où les victimes subissent, sans réagir, le malheur qui les plonge dans le désarroi. Et si, à ce moment, je suis si mal accueilli par tout ce qui peuple le désert, c’est vous, toujours vous qui en êtes l’instigateur. Tout ce qui se fait contre la nature, c’est vous qui l’inspirez a Vulcain, et c’est vous qui agissez sur elle pour qu’elle nous punisse. »
Le rugissement du dragon, plus rapproché se fit de nouveau entendre. Cet hydre menaçant était de sortie et s’avançait vers moi.
A cet instant, le diable disparut sans proférer de menaces.
- « Epousez donc ma forme, » me cria un rocher rouge sang devenu subitement compatissant, « faites corps avec moi pour échapper â cette nouvelle menace. »
- « Comment le pourrais-je ? Et si j’en était capable, comment accepter cette dramatique substitution de moi-même pour fuir l’inconcevable jugement de ce milieu hostile ? »
Non, répondis-je, je ne cède pas à votre invitation de me faire changer de nature. Notre instinct de conservation veut, à tout prix, garder son moi; nous ne l’échangerions pas avec celui du plus heureux représentant de notre espèce. Je garde ma forme et ma liberté d’agir en vulcain.
- « Agir en vulcain, » ricana-t-il, « c’est agir avec le diable ! »
J’eus soudain l’impression que depuis le départ du diable, le désert avait perdu tout pouvoir contre moi. C’était cela la sollicitude du rocher rouge sang. J’allais enfin échapper à la fantasmagie de cette nuit d’épouvante où puissance occulte, horreur, esprit de vengeance se liguaient contre moi.
A partir de ce moment, je ne doutais plus d’en sortir. Comment ? Je l’ignorais. Je n’en découvrais pas encore le moyen, bien que l’arrivée du dragon que m’annonçait mon ami rouge sang, présageât ma délivrance.
Je ne pouvais deviner les limites dans lesquelles ces aventures, hérissées d’astuces, me tiendraient en leur pouvoir. Par la vertu d’un optimisme banal, je sentais confusément que j’en triompherais.
Puisqu’il était vrai que ma pensée pouvait influer sur la suite des événements, j’essayai d’en conditionner le déroulement.
Notre esprit est plein de ressources qu’il faut savoir utiliser à bon escient. Il faudrait pouvoir se livrer à des expériences de métapsychie. Si nous y avions été initiés, nous pourrions transformer l’inconnu en connu. L’encéphalogramme découvre l’existence d’ondes cérébrales complexes non identifiées. Espérons qu’on pourra, un jour, en déterminer la signification qu’on traduira en forme de message.
La pensée se présente comme une force en soi. Ses ondes sur le plan physique se mesure en microvolts: 30 à 50, parait-il. Ordonnent-elles un appareil â la fois émetteur et récepteur ? Les expériences de télépathie semblent l’affirmer. Le phénomène de transmission de pensée a une réelle qualité ontologique perceptive et transmissive.
La pensée, issue d’un corps conscient agit en tant qu’entité séparée pour animer un milieu qui parait inconscient, mais ne l’est pas.
Entre les roches, entre les êtres d’une même espèce comme entre les vulcains, existerait donc un phénomène de télépathie: je l’ai compris cette nuit !
Il y aurait peut-être même entre l’isolement de notre pensée au départ et sa confusion en cours de transfert, avec les éléments ambiants indifférenciés, une source d’influx mentaux échangés, de perceptions extra-sensorielles qu’il faudrait étudier.
Saisi par de telles possibilités, on se trouve dans la nécessité d’admettre un continuum psychique universel où le sensoriel, en dehors de nous, rejoint le milieu d’où émanent pulsions et images extra-sensorielles dans un espace qui existe en fonction du temps et de nous-mêmes.
Le monde matériel décèle en lui-même un ordre, une finalité, une intelligence. On y découvre, quand on veut s’y intéresser, des matériaux capables d’édifier une science nouvelle, une philosophie, et pourquoi pas une religion ?
J’en étais à ces pensées lorsque j’entendis un galop impétueux, à ma droite, dans une gorge qui n’existait pas auparavant, et qui s’ouvrait dans la paroi rocheuse.
Un grand silence régna dans la nuit recueillie. Vert émeraude parcourus de veines dorées, le dragon apparut tel que je l’avais si souvent rêvé, dans l’éblouissement d’une lumière surnaturelle.
Il tourna son regard vers moi, un regard de bienveillance qui me remplit d’allégresse. Puis il repartit droit devant lui.
La lumière rayonnante triomphait enfin des formes malsaines et morbides de l’ombre. Elle exorcisait le rôle néfaste que leur avait imposé la nuit.
A partir de ce moment, je sus que je n’avais plus rien à craindre.
Maintenant qu’il m’avait délivré son message, le désert mobilisait toutes ses forces bénéfiques pour intervenir en ma faveur.
A mon tour à le faire connaître à mes contemporains avant qu’il ne soit trop tard.
Extrait d’un enregistrement pré-IDIC retrouvé dans les ruines du premier monastère des monts Sélénite. Il est généralement attribué à Surak sans qu’aucune preuve scientifique n’ait pu infirmer ou confirmer la chose. |
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